Blog de Postskript

La poésie des parenthèses

Posté le 27 mai 2008 dans la catégorie littérature par Postskript

Céder au plaisir de raconter, quand on écrit une nouvelle ou un roman, c’est inventer et développer des histoires qui s’enchâssent, se télescopent… Dans son essai Henri Matisse, roman, Aragon fait l’éloge de l’écriture discontinue, des parenthèses qui éclatent l’histoire et ouvrent sur une infinité de possibles. L’art de la digression consiste à laisser libre cours à l’imagination créatrice: c’est un excellent moyen d’exercer son style.

Au fond, la parenthèse est une invention de l’homme, laquelle est de la sorte même des romans, à y regarder de près. […] Par exemple, Don Quichotte n’est en réalité en tant que roman rien, si ce n’est l’histoire de l’ingénieux Hidalgo et de Dulcinée du Toboso, tout le reste n’étant que parenthèses, labyrinthe de parenthèses, où des miroirs habilement placés font soudain apercevoir, fugitive, l’image de Dulcinée, ou la Triste Figure du Chevalier, on croit y être, et puis voilà qu’une histoire, sans rapport avec les amours dites, nous entraîne parenthétiquement dans un théâtre inattendu.

[… Dans les adaptations au cinéma] le roman, allégé de tout ce qui n’est pas «nécessaire» à l’histoire principale, devient une pierre lourde, et roule dans le puits. La parenthèse en est ce que l’on appelle aussi bien la poésie. Le merveilleux inutile.

Aragon, Henri Matisse, roman

Ecriture et identité

Posté le 21 mai 2008 dans la catégorie littérature par Céline Servais-Picord

The Namesake

Les Etats-Unis sont un pays d’immigration par vagues successives, où coexistent plus ou moins harmonieusement diverses communautés. Ce contexte particulier suscite de nombreuses interrogations sur ce qu’est l’identité et inspire de nombreux artistes.

C’est le cas de Jhumpa Lahiri, Américaine fille d’immigrés indiens. Les personnages de premier son roman The Namesake (2003), des immigrés indiens de première et de deuxième génération, incarnent ce déchirement entre leur culture d’origine et leur nouvelle vie confortable à Cambridge, dans le Massachusetts. Jhumpa Lahiri, qui s’appelait à la naissance Nilanjana Sudeshna, insiste particulièrement dans ce roman sur les rapports entre les personnages et leur nom. Le fils de la famille Ganguli, par une série de hasards, voit son étrange prénom, destiné à un usage privé, devenir peu à peu officiel. Il s’appellera donc Gogol Ganguli, nom difficile à porter et qui ne signifie rien à ses propres yeux.

Jhumpa Lahiri, qui a animé des ateliers d’écriture créative à l’Université de Boston, signe un roman plein de finesse et aussi d’humour.

Le regard ultime

Posté le 3 mai 2008 dans la catégorie écriture par Hubert Heckmann

Dans un essai paru en 1933 et intitulé Le Regard ultime (Matsugo no me), l’écrivain japonais Yasunari Kawabata cite cet extrait de la Lettre adressée à un vieil ami, rédigée par Akutagawa avant son suicide:

L’univers où je vis en ce moment est transparent et limpide comme un bloc de glace et dominé par une nervosité maladive. Hier soir, je me suis entretenu avec une putain à propos de son salaire, et j’ai ressenti profondément notre misère, à nous autres humains, réduits à «vivre pour gagner notre vie»… Je ne sais pas quand je parviendrai à avoir le courage de me donner la mort. Seulement, dans l’état où je suis, la nature humaine m’apparaît plus belle que jamais. Tu pourrais rire de moi, de la contradiction d’aimer cette nature et de vouloir me tuer. Cependant, si la nature est belle, c’est parce qu’elle se reflète dans mon regard ultime.

Kawabata commente ainsi ce passage : «Dans l’univers “transparent et limpide comme un bloc de glace” d’un moine qui médite, le bâton d’encens qui se consume peut faire retentir le bruit d’une maison qui s’embrase dans un incendie, et le bruissement de la cendre de l’encens qui tombe peut résonner comme un tonnerre. Il s’agit là d’une pure vérité. Le “regard ultime” fournit la réponse à bien des mystères dans le domaine de la création artistique.»

Le «regard ultime» correspond à la dernière image de ce monde vue par celui qui va le quitter, mais selon Kawabata un tel regard n’est pas réservé aux seuls mourants. C’est aussi le privilège de l’artiste de percevoir la réalité des choses avec cette extrême lucidité.

Il me semble que cette conception d’un «regard ultime» de l’artiste n’est pas étrangère à la tradition littéraire occidentale. C’est peut-être même le propre de l’écrivain accompli, qu’il soit poète, romancier ou dramaturge, de donner à voir la nature humaine et le monde transfigurés, du point de vue de celui qui s’en va, du point de vue de l’éternité. J’aimerais rapprocher du texte d’Akutagawa d’une note du Journal de Kafka :

En revenant à la maison, j’ai dit à Max que sur mon lit de mort, à condition que les souffrances ne soient pas trop grandes, je serai très content. J’ai oublié d’ajouter, et plus tard je l’ai omis à dessein, que ce que j’ai écrit de meilleur se fonde sur cette aptitude à pouvoir mourir content.

Je crois qu’en épousant le regard ultime, l’écrivain perçoit le monde tel qu’il est, derrière les apparences et la banalité, plus vivant et plus intense. C’est pour cela que l’approche ou la pensée de la mort ne crée chez lui ni angoisse ni tristesse mais au contraire incite à créer, à saisir les reflets de «l’univers transparent et limpide comme un bloc de glace» qu’il contemple.

Dans notre monde où la présence de la mort est effacée et niée, peut-être a-t-on besoin plus que jamais du «regard ultime» auquel l’art donne accès. Par l’écriture, on peut apprivoiser la mort pour que se manifeste la vraie beauté de la vie.