Blog de Postskript

L’artisan écrivain

Posté le 14 juin 2008 dans la catégorie écriture par Postskript

Répondant à un journaliste, le prix Nobel de littérature Orhan Pamuk a évoqué le métier et la patience nécessaires à l’écrivain, qui rappellent les miniaturistes décrits dans son livre Rouge est mon nom. Cette déclaration du romancier turc, qui fait l’éloge du travail régulier, est stimulante pour tous ceux qui se sont engagés dans une démarche d’écriture:

«Je me considère certainement plus comme artisan que comme artiste. La créativité et l’inspiration jouent naturellement un rôle. La véritable littérature est plus qu’une simple histoire racontée par quelqu’un. Elle doit transmettre au lecteur l’essence du monde, sur le plan moral, philosophique et émotionnel. J’ai essayé de développer cette vérité intérieure dans tous mes ouvrages. Mais sans la patience et l’habileté de l’artisan, même le talent le plus sublime est gaspillé.»

Le regard ultime

Posté le 3 mai 2008 dans la catégorie écriture par Hubert Heckmann

Dans un essai paru en 1933 et intitulé Le Regard ultime (Matsugo no me), l’écrivain japonais Yasunari Kawabata cite cet extrait de la Lettre adressée à un vieil ami, rédigée par Akutagawa avant son suicide:

L’univers où je vis en ce moment est transparent et limpide comme un bloc de glace et dominé par une nervosité maladive. Hier soir, je me suis entretenu avec une putain à propos de son salaire, et j’ai ressenti profondément notre misère, à nous autres humains, réduits à «vivre pour gagner notre vie»… Je ne sais pas quand je parviendrai à avoir le courage de me donner la mort. Seulement, dans l’état où je suis, la nature humaine m’apparaît plus belle que jamais. Tu pourrais rire de moi, de la contradiction d’aimer cette nature et de vouloir me tuer. Cependant, si la nature est belle, c’est parce qu’elle se reflète dans mon regard ultime.

Kawabata commente ainsi ce passage : «Dans l’univers “transparent et limpide comme un bloc de glace” d’un moine qui médite, le bâton d’encens qui se consume peut faire retentir le bruit d’une maison qui s’embrase dans un incendie, et le bruissement de la cendre de l’encens qui tombe peut résonner comme un tonnerre. Il s’agit là d’une pure vérité. Le “regard ultime” fournit la réponse à bien des mystères dans le domaine de la création artistique.»

Le «regard ultime» correspond à la dernière image de ce monde vue par celui qui va le quitter, mais selon Kawabata un tel regard n’est pas réservé aux seuls mourants. C’est aussi le privilège de l’artiste de percevoir la réalité des choses avec cette extrême lucidité.

Il me semble que cette conception d’un «regard ultime» de l’artiste n’est pas étrangère à la tradition littéraire occidentale. C’est peut-être même le propre de l’écrivain accompli, qu’il soit poète, romancier ou dramaturge, de donner à voir la nature humaine et le monde transfigurés, du point de vue de celui qui s’en va, du point de vue de l’éternité. J’aimerais rapprocher du texte d’Akutagawa d’une note du Journal de Kafka :

En revenant à la maison, j’ai dit à Max que sur mon lit de mort, à condition que les souffrances ne soient pas trop grandes, je serai très content. J’ai oublié d’ajouter, et plus tard je l’ai omis à dessein, que ce que j’ai écrit de meilleur se fonde sur cette aptitude à pouvoir mourir content.

Je crois qu’en épousant le regard ultime, l’écrivain perçoit le monde tel qu’il est, derrière les apparences et la banalité, plus vivant et plus intense. C’est pour cela que l’approche ou la pensée de la mort ne crée chez lui ni angoisse ni tristesse mais au contraire incite à créer, à saisir les reflets de «l’univers transparent et limpide comme un bloc de glace» qu’il contemple.

Dans notre monde où la présence de la mort est effacée et niée, peut-être a-t-on besoin plus que jamais du «regard ultime» auquel l’art donne accès. Par l’écriture, on peut apprivoiser la mort pour que se manifeste la vraie beauté de la vie.

Se mettre à écrire

Posté le 2 avril 2008 dans la catégorie écriture par Hubert Heckmann

Finalement, ce qu’il y a de plus difficile pour celui qui veut écrire, c’est peut-être bien de commencer. La page blanche ou l’écran vide réveillent une angoisse, qui alimente à son tour la paresse puis le découragement…

Par où commencer ? Bien sûr, on peut tracer des plans, mais c’est au risque de perdre le plaisir d’inventer, de figer prématurément ses idées. En cherchant comment les écrivains ont résolu cette question, je suis tombé sur la description que fait Jean Prévost du travail de Stendhal. L’auteur de La Chartreuse de Parme a une méthode pour se mettre à écrire, dont on peut tirer profit quand on bute sur le problème du commencement : il s’agit justement d’éviter d’avoir à commencer, et pour cela, le mieux est de reprendre et de continuer.

Stendhal préfère aux brouillons la méthode des «passages inducteurs» : il commence par rédiger de courts fragments, parfaitement écrits. Jean Prévost explique que ces fragments stimulent l’imagination alors que le plan la torture : «Un plan est une chose qu’il faut respecter, qu’il faut suivre en ajoutant du détail, qui oblige à recourir à la mémoire, qui tue l’imagination. Enfin ce plan n’a pas encore de nuances, il donne une matière lourde et informe qu’il faut relever. La note parfaite donne un détail, attire de loin d’autres détails : elle crée autour d’elle une cristallisation. Trouver quelques fragments parfaits, les réunir ensuite par une œuvre continue qui doit tout entière être au même niveau, c’est par excellence une méthode de poète.»

On peut opposer la spontanéité de Stendhal au perfectionnisme de Flaubert, qui entassait les brouillons et les ratures. Bien sûr, il n’y a pas qu’une méthode et chacun doit trouver, selon son caractère, les moyens qui lui permettent de se mettre dans des dispositions créatives. «Si, remarque Jean Prévost, pour l’écrivain qui se corrige, le grand effort vient après le premier jet, pour celui qui improvise, l’effort se place avant l’instant d’écrire

Jean Prévost détaille différents stimulants de l’écriture, auxquels on peut recourir comme Stendhal, quand on ne sait pas par où commencer : «Une œuvre d’un autre art, une note personnelle, un fragment d’une autre œuvre exaltent des sensations ou des impressions auxquelles réplique l’acte d’écrire. Ces excitations proposent à l’esprit un niveau à maintenir ou à dépasser. Le la est donné, l’air va suivre. Nous ne surprendrons jamais Stendhal en train de commencer ; toujours il reprend ou il continue. De même en musique, Haydn ou Bach n’improvisent bien que par variations.» Il arrivait aussi à Stendhal de traduire, de recopier, de relire une page déjà écrite, ou encore de décrire une gravure. Il avoue lui-même : «Mon esprit est un paresseux qui ne demande pas mieux que s’accrocher à une chose moins difficile que de composer.»

Stendhal nous invite à prendre des chemins de traverse pour contourner l’obstacle de la page blanche. C’est en écrivant qu’on se met à écrire, et pas en se demandant comment commencer !

(illustration : Autoportrait de Stendhal aux lunettes. Manuscrit de Lucien Leuwen)

Comment écrit-on un roman?

Posté le 25 janvier 2008 dans la catégorie ateliers d'écriture, écriture par Hubert Heckmann

Douglas Kennedy, La Femme du Ve

Douglas Kennedy, né à Manhattan en 1955, est l’auteur de nombreux romans, dont La Femme du Cinquième et Les Charmes discrets de la vie conjugale. Lorsqu’il était étudiant à l’Université du Maine, il avait la réputation de poser les questions auxquelles nul ne peut répondre : comment écrit-on un roman ? Comment trouve-t-on une idée ? Comment développer une narration ?

C’est finalement chez ses écrivains favoris qu’il a trouvé, non pas des réponses toutes faites, mais des modèles à suivre. De William Somerset Maugham, il a retenu cet aphorisme : « Il y a trois règles fondamentales pour écrire un roman… mais le problème est que personne ne les connaît ! » Douglas Kennedy a également pris pour maître Graham Greene, dont il a adopté la méthode : écrire 500 mots par jour, tous les jours sauf le dimanche.

Douglas Kennedy s’est rendu compte qu’on ne répondait pas à une question comme « comment écrit-on un roman ? » autrement qu’en se mettant soi-même à écrire. La théorie n’est d’aucun recours quand on cherche sa voix, son style, quand on veut créer une œuvre personnelle. Seule compte la pratique, régulière, méthodique, de l’écriture. C’est pour cela qu’on appelle ateliers d’écriture les formations à l’écriture littéraire : il ne peut s’agir de « cours d’écriture » qu’on recevrait passivement. L’atelier d’écriture, comme l’atelier du peintre, est un lieu de découverte pratique, d’expérimentation, où l’on apprend un art en s’y essayant.

Le besoin d'écrire

Posté le 31 décembre 2007 dans la catégorie écriture par Hubert Heckmann

Paul Valéry note dans Tel Quel que « la littérature est pleine de gens qui ne savent au juste que dire, mais qui sont forts de leur besoin d’écrire. » Cette remarque paraît bien sévère au premier abord : le poète semble condamner une forme de vanité de la littérature.

Cependant, dans un article de Figures I, le critique littéraire Gérard Genette nous invite à reconsidérer cette déclaration sous un jour plus positif : le « besoin d’écrire » est assimilé par Valéry à une « force ». Une force vide, puisque le besoin d’écrire prime ici sur l’envie de communiquer un message ou un sens. Mais cette force est essentielle pour mener à bien un travail de création littéraire.

Certains passages des meilleurs romans, certains des plus beaux vers des poètes agissent sur nous sans nous apprendre grand chose. Il ne faut pas toujours avoir quelque chose à dire pour se mettre à écrire, et à l’inverse, certaines œuvres sont gâtées parce que l’auteur veut trop en dire. Le besoin d’écrire sans savoir quoi laisse libre cours à l’imagination, à la fantaisie, à la création. C’est cette force-là qui permet à l’écriture de rester un art, libre par rapport aux concepts comme l’est la musique, alors que la tentation est toujours grande, quand on manipule des mots, de se laisser enfermer dans un message, dans le carcan des idées.

Prendre le temps d'écrire

Posté le 28 novembre 2007 dans la catégorie écriture par Céline Servais-Picord

L'Ecrivain, par Michaël Thomazo

On a toujours de bonnes raisons de ne pas écrire aujourd’hui. Je peux décider d’écrire demain, ou quand j’aurai des projets plus précis, ou quand j’aurai le temps de composer le roman dont j’ai toujours rêvé. Mais à faire passer sans cesse l’écriture derrière d’autres priorités, on risque de ne rien écrire du tout.

Ce que vous n’écrivez pas aujourd’hui, vous ne l’écrirez jamais. Si ce projet vous tient pourtant à cœur, il faut  prendre la situation en main et trouver le temps d’écrire dès maintenant. Gardez toujours sur vous un stylo et un bloc-notes afin de ne pas rater une occasion d’écrire quelque chose : une idée, des bribes de dialogue, un rêve. Les tâches de la journée sont semblables à des galets dans un bocal. Ceux-ci prennent presque toute la place, mais entre eux restent de larges interstices que l’on peut remplir avec du sable. Les grains de sable, ce sont ces précieuses minutes où vous pouvez sortir votre bloc-notes : dans la salle d’attente du médecin, dans la cuisine pendant que la casserole est sur le feu.

Tous ces moments passés à écrire vous donneront de l’assurance, du style et sans doute des idées de projets plus ambitieux. Alors, qu’attendez-vous ?