Blog de Postskript

Se mettre à écrire

Posté le 2 avril 2008 dans la catégorie écriture par Hubert Heckmann

Finalement, ce qu’il y a de plus difficile pour celui qui veut écrire, c’est peut-être bien de commencer. La page blanche ou l’écran vide réveillent une angoisse, qui alimente à son tour la paresse puis le découragement…

Par où commencer ? Bien sûr, on peut tracer des plans, mais c’est au risque de perdre le plaisir d’inventer, de figer prématurément ses idées. En cherchant comment les écrivains ont résolu cette question, je suis tombé sur la description que fait Jean Prévost du travail de Stendhal. L’auteur de La Chartreuse de Parme a une méthode pour se mettre à écrire, dont on peut tirer profit quand on bute sur le problème du commencement : il s’agit justement d’éviter d’avoir à commencer, et pour cela, le mieux est de reprendre et de continuer.

Stendhal préfère aux brouillons la méthode des «passages inducteurs» : il commence par rédiger de courts fragments, parfaitement écrits. Jean Prévost explique que ces fragments stimulent l’imagination alors que le plan la torture : «Un plan est une chose qu’il faut respecter, qu’il faut suivre en ajoutant du détail, qui oblige à recourir à la mémoire, qui tue l’imagination. Enfin ce plan n’a pas encore de nuances, il donne une matière lourde et informe qu’il faut relever. La note parfaite donne un détail, attire de loin d’autres détails : elle crée autour d’elle une cristallisation. Trouver quelques fragments parfaits, les réunir ensuite par une œuvre continue qui doit tout entière être au même niveau, c’est par excellence une méthode de poète.»

On peut opposer la spontanéité de Stendhal au perfectionnisme de Flaubert, qui entassait les brouillons et les ratures. Bien sûr, il n’y a pas qu’une méthode et chacun doit trouver, selon son caractère, les moyens qui lui permettent de se mettre dans des dispositions créatives. «Si, remarque Jean Prévost, pour l’écrivain qui se corrige, le grand effort vient après le premier jet, pour celui qui improvise, l’effort se place avant l’instant d’écrire

Jean Prévost détaille différents stimulants de l’écriture, auxquels on peut recourir comme Stendhal, quand on ne sait pas par où commencer : «Une œuvre d’un autre art, une note personnelle, un fragment d’une autre œuvre exaltent des sensations ou des impressions auxquelles réplique l’acte d’écrire. Ces excitations proposent à l’esprit un niveau à maintenir ou à dépasser. Le la est donné, l’air va suivre. Nous ne surprendrons jamais Stendhal en train de commencer ; toujours il reprend ou il continue. De même en musique, Haydn ou Bach n’improvisent bien que par variations.» Il arrivait aussi à Stendhal de traduire, de recopier, de relire une page déjà écrite, ou encore de décrire une gravure. Il avoue lui-même : «Mon esprit est un paresseux qui ne demande pas mieux que s’accrocher à une chose moins difficile que de composer.»

Stendhal nous invite à prendre des chemins de traverse pour contourner l’obstacle de la page blanche. C’est en écrivant qu’on se met à écrire, et pas en se demandant comment commencer !

(illustration : Autoportrait de Stendhal aux lunettes. Manuscrit de Lucien Leuwen)

Ecrire sur des cartes à jouer

Posté le 3 décembre 2007 dans la catégorie littérature par Céline Servais-Picord

carte à jouer de Rousseau

C’est en marchant que Rousseau trouve l’inspiration. Dans les Rêveries du promeneur solitaire, il confie : « Jamais je n’ai tant pensé, tant existé, tant vécu, tant été moi si j’ose ainsi dire, que dans ce que j’ai fait seul et à pied. La marche a quelque chose qui anime et avive mes idées : je ne puis penser quand je reste en place (…) ».

Pendant sa marche, il n’a ni encre ni papier. Ses méditations, c’est au retour de sa promenade qu’il les note, sur des supports divers. On a retrouvé vingt-sept cartes à jouer, aujourd’hui conservées à Neuchâtel, qui comportent des notes de la main de Rousseau et qui sont une sorte d’ébauche fragmentée des Rêveries. Rousseau n’est pas le seul à utiliser un support aussi étonnant pour ses brouillons. Le prix très élevé du papier a poussé de nombreux écrivains à utiliser des cartes comme pense-bête jusqu’au milieu du XIXème siècle. Mais au-delà des circonstances de l’époque, le symbole est beau, et le format spécifique de la carte à jouer est propice à la formulation d’idées nettes, courtes et frappantes qui ne trouveront leur développement qu’au cours de la rédaction du livre proprement dite.