|

Jean-Yves Masson est né en 1962. Il a fait des
études de lettres et de
philosophie à Paris. Écrivain et traducteur, il
est responsable de la
collection « Der Doppelgänger » aux
éditions Verdier (littératures
germaniques). Il a notamment publié Ultimes
vérités sur la mort du nageur
(Verdier, 2007), Neuvains
du sommeil et de la sagesse (Cheyne Éditeur,
2007), Hofmannsthal,
renoncement et métamorphose (Verdier, 2007) et
L'Isolement (Verdier,
1996).
Jean-Yves Masson s'entretient avec Hubert Heckmann au sujet de son dernier ouvrage,
Ultimes vérités sur la mort du nageur, recueil de nouvelles paru en 2007.
Ultimes vérités sur la mort du nageur est
à la fois le titre de votre recueil de nouvelles et le titre
de la dernière nouvelle du recueil. Les nouvelles que vous
avez réunies dans ce livre présentent, me
semble-t-il, une grande unité de ton et de thème,
au point qu’elles paraissent s’éclairer
les unes par les autres. Le travail de composition que vous avez
mené pour ce recueil de nouvelles peut-il être
comparé à l’élaboration
d’un recueil de poèmes?
Oui, j’ai essayé de disposer ces nouvelles dans un
ordre qui a de la signification pour moi et, je
l’espère, pour le lecteur, s’il accorde
un peu d’attention aux effets de parallélisme ou
de symétrie entre les récits. Quand
j’ai construit ce livre, j’ai relu mes nouvelles
écrites depuis une quinzaine d’années
et j’ai choisi celles qui pouvaient avoir un rapport entre
elles, en essayant d’alterner celles qui sont
brèves et celles qui ont une certaine longueur, celles
où le sujet de l’aventure raconte à la
première personne et celles qui portent sur un personnage vu
de l’extérieur, etc. D’abord, pour
éviter la monotonie tout en donnant une impression
d’unité qui manque à mon avis
à beaucoup de livres de nouvelles qui sont simplement des
assemblages un peu hasardeux de récits brefs. Ensuite, pour
offrir au lecteur une progression, une sorte
d’itinéraire initiatique (même si je ne
vois aucun inconvénient à ce que le lecteur lise
dans un autre ordre, pourvu qu’il ne s’en contente
pas).
Tous mes livres de poèmes, et le seul roman que
j’aie publié jusqu’ici, ont
été bâtis à partir
d’un certain usage de la symbolique des nombres ; pour un
recueil de nouvelles cela ne pouvait pas être le cas au
même degré que pour un livre de poèmes
(les miens sont composés de 101, 121 poèmes,
etc.), mais s’il y a huit nouvelles dont les sept
premières portent des titres de forme grammaticale similaire
(Une description, Un égarement, Un retour, etc.), alors que
la dernière a un titre plus long qui est aussi celui de
l’ensemble, c’est parce que le rapport entre elles
est pour moi un rapport de répétition puis de
dépassement. Les personnages des sept premières
nouvelles ont avec le temps et la mort un rapport que je
considère comme maladif, ou disons erroné, qui
les conduit à l’immobilité,
à la régression, à la
répétition du même, à
l’illusion que le retour en arrière est possible.
Le personnage de la huitième nouvelle me paraît
délivré ou même exempt de la
mélancolie qui habite les autres, il accomplit un acte qui
est une acceptation pleine et entière de la finitude, en
même temps qu’il accède à la
seule forme d’éternité qui soit permise
à l’homme, celle de l’instant, celle du
geste parfaitement accompli. C’est pourquoi il meurt
vraiment, alors que le personnage de la première nouvelle,
par exemple, refuse la mort (mais n’accède pas
pour autant à l’éternité :
il représente ce qui, dans l’écriture,
refuse la mort). Le moment qui précède la mort du
nageur est un instant d’éternité.
Pour moi, le fait que ce récit soit la huitième
nouvelle renvoie à la même symbolique que celle
des baptistères. La forme octogonale du
baptistère a été inventée
par saint Ambroise de Milan : les sept premiers
côtés du baptistère sont les sept jours
de la création, ils sont le temps, les jours de la semaine,
et le huitième côté est
l’éternité :
l’éternité n’est pas le
contraire du temps, elle en est l’accomplissement. On peut
avoir pour le génie d’Ambroise
l’admiration qu’on a pour un grand poète
: en traçant, le plan du premier baptistère de la
chrétienté, dont l’emplacement se voit
à Milan, il a fait oeuvre de poète. Je ne
comparerais pas mon recueil à un baptistère, mais
cette symbolique chrétienne me convient : le
baptême est bien un rituel d’initiation. Les
personnages des sept premières nouvelles sont en quelque
sorte, et très humainement, englués dans le temps
; de différentes manières, ils refusent la mort,
ils choisissent, malgré eux peut-être, le mauvais
infini. Seul le héros du huitième
récit parvient à une forme de victoire, parce
qu’il revient (en refusant l’erreur où
l’on veut l’entraîner) à
l’essence la plus pure de ce qu’est un acte
pleinement humain. Cela n’épuise sans doute pas
cette nouvelle, on peut la lire autrement, mais en
définitive il m’a semblé que
c’était le sens qu’elle avait eu pour
moi : l’écrire a été une
forme de délivrance.
Ces effets de composition introduisent le lecteur dans un univers qui
est peut-être plus celui du conte que celui de la
nouvelle : le recueil n’est pas une collection
d’événements uniques, mais un retour
sur des structures, sur des motifs récurrents (la maison
qu’il faut quitter, la forêt où
l’on se perd, l’espace étranger
où faire ses preuves...). L’itinéraire
que vous tracez au long du recueil, de l’errance à
la délivrance, ouvre entre les nouvelles un espace pour la
poésie des profondeurs. Vos récits mettent en
évidence derrière l’apparente
solidité des discours rationnels la toute-puissance
d’une part cachée, liée au
rêve et à l’enfance. Ces huit nouvelles
ne sont-elles pas le moyen indirect de faire entendre un conte, trop
lié à l’essentiel pour pouvoir
être raconté sans médiations?
Je n’y ai jamais pensé en ces termes, en tout cas
; je me suis surtout occupé de trouver une
définition de la nouvelle ou du récit qui
l’oppose au roman. Je n’en ai trouvé
qu’une seule, et je ne suis pas sûr
qu’elle soit exacte, c’est que le roman garde un
ancrage dans l’histoire, il précise quels sont les
temps et les lieux où il se déroule, alors que la
nouvelle se situe dans une certaine intemporalité.
C’est une des raisons de mon parti pris de ne nommer aucun
lieu et de ne donner que des initiales des noms de villes, de ne pas
dire exactement dans quel pays, ni à quelle date, se
déroulent ces histoires. J’ai écrit des
contes que je n’ai pas encore publiés, qui sont de
« vrais » contes où se
déroule une histoire plus complexe, avec plus de
rebondissements, faisant intervenir des étapes initiatiques,
alors que dans ces nouvelles il n’y a au mieux
qu’une seule épreuve ; et cela ne finit en
général pas
« bien », alors que pour moi le
conte exclut forcément le tragique : mais de ce fait,
j’entends peut-être ainsi le mot conte dans un sens
trop étroit.
Ce qui est certain, c’est qu’il y a
derrière ces récits une seule et même
narration que je ne peux certainement pas mener à bien dans
sa totalité : elle doit prendre des formes
détournées, fragmentaires, se déguiser
; un mythe original irracontable, en somme. C’est tellement
vrai que cette narration peut très bien prendre la forme
d’un poème centré sur un motif
singulier, un arbre, un puits, un chemin, qui sont très
clairement des souvenirs de mon enfance : c’est pourquoi je
ne peux pas séparer l’écriture de la
poésie de celle des nouvelles, la source est la
même. J’ai été beaucoup
aidé dans l’écriture par la
psychanalyse, cela doit se sentir ; ces récits sont comme
des fragments rapportés d’une exploration dans des
paysages où il y a beaucoup de choses effrayantes que je ne
maîtrise pas : si le lecteur me suit dans ce rêve
(ma peur est toujours qu’il ne me suive pas, que cela
n’ait de valeur que pour moi seul), alors je ne suis pas
seul, j’ai gagné, en quelque sorte.
Il y a sûrement un aspect de conte fantastique dans ces
nouvelles, mais le fantastique ne m’intéresse pas
en soi. Ce qui m’intéresse, c’est de
parvenir à mettre en mouvement des images
obsédantes ou des situations qui pour moi sont
restées longtemps immobiles. Je vous donne un exemple :
pendant très longtemps j’ai gardé en
tête un début de nouvelle où un homme
qui habite une maison solitaire est réveillé la
nuit par des pas qu’il entend dans son jardin. Quand il
descend dans le jardin, il n’y a personne. Longtemps
j’ai su qu’il allait suivre, une nuit, ces pas dans
la forêt (qui, si je vais dans votre sens, a quelque chose de
la forêt des contes, sauf qu’il est né
dans cette forêt et qu’il habite là
depuis toujours), mais je ne savais pas où ils allaient le
mener : il y avait là une énigme, et je
n’ai pu écrire la nouvelle que le jour
où j’ai compris, où j’ai
« su », où ces pas
allaient le conduire et ce qui lui arriverait. Ce fut alors comme si une situation bloquée
s’était débloquée.
Seulement, il fallait pouvoir rêver jusqu’au bout
le rêve, en quelque sorte, ce qui n’a pas
été facile et qui ne dépend pas de mon
moi conscient. La difficulté du genre
d’écriture que je pratique est de ne pas se
tromper sur ce déroulement, d’essayer de sentir ce
qui est juste, ce qui obéit à la logique
authentique de l’inconscient. Après, la solution,
si elle est digne de ce nom, peut aussi être lue de
façon allégorique (j’aime beaucoup
l’allégorie et je n’ai pas pour elle le
mépris des romantiques, je pense qu’on a
exagéré l’opposition entre symbole et
allégorie) : par exemple, cette nouvelle est une
allégorie de la manière dont on quitte
l’enfance, vers laquelle ce serait un leurre de croire
qu’on puisse revenir. Je ne sais pas si tout cela répond à votre
question.
Une chose me frappe dans ces récits, c’est
l’importance de l’imaginaire
géographique. L’appréhension de
l’espace est l’un des enjeux majeurs du recueil, or
l’appréhension de l’espace est aussi un
problème qui se pose à
l’écrivain: vous le mettez en scène
dès le premier récit, « Une
description ». Pourriez-vous nous parler de la
description?
Je me suis aperçu
que cette nouvelle était au fond une variation sur un
fragment célèbre des Pensées de Pascal
qui m’a beaucoup hanté (« Une
ville, une campagne, de loin est une ville et une campagne, mais
à mesure qu’on s’approche, ce sont des
maisons, des arbres, des tuiles, des feuilles, des herbes, des fourmis,
des jambes de fourmis à l’infini. Tout cela
s’enveloppe sous le nom de campagne... »).
Je ne crois pas y avoir pensé en écrivant cette
nouvelle, parce qu’elle a été
dictée par une émotion très
particulière liée à une de mes maisons
perdues : et c’est l’un des motifs, cette maison
perdue, qui relie plusieurs nouvelles de ce livre, comme vous avez pu
le constater. Mais cette phrase m’a tellement
hanté, et je suis en général si
familier de toute la tradition philosophique qui soumet le langage au
feu de sa critique, que je n’ai pas besoin d’y
penser consciemment pour que cela soit présent. Chez Plotin,
le privilège accordé au regard, qui embrasse
d’un coup la réalité, (alors que le
langage s’échine en vain à la cerner,
est forcé de la trahir puisqu’il la
déploie dans le temps, la déplie), se fonde sur
les mêmes raisons que celles qui gouvernent cette phrase de
Pascal.
C’est donc une nouvelle sur l’écriture,
sur la tâche vertigineuse que ce serait de décrire
ne serait-ce qu’une parcelle du monde : le langage
n’est pas un outil adéquat pour cela, ou plus
exactement, il donne une sorte de mort à tout ce dont il
parle. Décrire le monde, ou du moins un fragment du monde,
si nous le pouvions vraiment, serait le plus parfait acte
d’amour qu’on puisse accomplir au service du
réel ; sauf que ce n’est pas ainsi qu’on
rend compte du réel par l’écriture,
c’est une tâche vaine. Au fond, il s’agit
d’emblée de prévenir le lecteur,
puisque cette nouvelle est la première du livre, que je ne
crois pas à l’ut pictura poiesis si on doit
comprendre cette célèbre maxime de cette
façon. L’homme qui écrit ainsi, dans
cette nouvelle, qui procède comme un peintre
miniaturiste en somme, a de très bonnes raisons intimes de
le faire. Mais dans la phrase qu’il poursuit, et qui ne
parviendra jamais à son terme, il se trouve aussi
enfermé parce qu’il refuse la mort : sa propre
mort, mais aussi cette mort que donne au monde le fait de le nommer.
Dans la nomination, le monde meurt et ressuscite : personne
n’est allé plus loin que Mallarmé dans
la conscience de ce fait. Il faut donc, pour rendre vraiment justice au
monde, accepter qu’il meure avec nous, ou plutôt
par nous, et renaisse en nous. Qu’en le nommant, nous nous le
rendions entièrement intérieur. Ce
n’est pas la description qui est la vraie tâche de
l’écriture : la description
« fait voir », dit-on, mais en
fait, c’est bien connu, elle ne fait rien voir du tout. Elle
est le mauvais infini. Mais en même temps, décrire
est une tentation, une faiblesse à laquelle on
cède parce qu’on a peur de la puissance du Mot,
qui est effectivement dangereuse.
À cela s’ajoute, dans cette nouvelle, une
intuition qui vaut ce qu’elle vaut, et qui m’est
personnelle, d’après laquelle celui qui
n’accepte pas de mourir ne mourra effectivement pas. Il
n’accédera jamais à
l’éternité qui est tout autre chose
qu’un temps indéfini, une longue patience un peu
ennuyeuse comme il arrive qu’on se la représente
(Origène estimait déjà que les mauvais
anges avaient quitté le monde céleste parce
qu’ils s’ennuyaient). Cette nouvelle est une sorte
de fable, donc, et je ne sais pas si vous disant tout cela je
l’interprète bien moi-même : comme je
connais cette maison, cette place, ces fenêtres, cette
chambre, et comme je leur suis lié par un
inguérissable regret, je sais aussi que cette phrase qui
s’étire indéfiniment et retarde le
moment du point final est aussi une manière pour moi de ne
pas « perdre de vue » ce paysage,
de lui rester attaché ; alors que je sais pourtant bien
qu’il faut que j’accepte
l’idée de ne jamais le retrouver, de ne jamais
retourner m’accouder à ces fenêtres,
regarder cette place du marché (qui
d’ailleurs dans la nouvelle est peuplée de gens et
de choses un peu moins contemporains que celle que j’avais
sous les yeux). Si banal que ce soit, c’est une chose
extrêmement dure parce que l’accepter revient
très exactement pour moi à accepter ma mort : ce
que je suis résolu à faire, mais qui
n’en est pas moins une tâche difficile. Il y faut
une vie entière d’écriture, et
c’est le sens de cette citation de Montaigne que
j’ai mise en tête de la nouvelle. Tant
qu’on écrit, d’une certaine
manière, on est dans une phrase inachevée.
Écrire, c’est vivre encore un jour. Sur ce point
comme sur d’autres, Montaigne est un maître absolu
: sa phrase, sa manière de s’essayer
lui-même, avec ses ajouts perpétuels, est le
mouvement même de la vie, et donc de la mort, une lente
acceptation du fait que la mort seule mettra la touche ultime
à l’autoportrait.
Mais quelles que soient les explications que je peux donner, je sens
bien qu’il y a effectivement au fond de moi une main qui ne
cesse d’écrire sur une page intérieure,
invisible et indéchiffrable à mes propres yeux,
d’écrire cette phrase dont
l’achèvement est toujours
différé, reporté à
l’instant inatteignable de ma mort, cette phrase qui cherche
à ne pas perdre de vue ce lieu pourtant
irrémédiablement perdu. En
réalité, si j’ai mis cette nouvelle en
tête du livre, c’est qu’elle est tout
simplement celle qui a ouvert la porte à toutes les autres,
après une longue période où
j’avais entièrement renoncé
à l’écriture narrative pour me
consacrer à la poésie.
En fait, en repensant à ce que j’ai
essayé de vous dire assez maladroitement il y a un instant,
je me rends compte que pour moi l’antidote à la
description dans laquelle s’enferme, se barricade, se
calfeutre le personnage de ce petit récit, la
« solution » si l’on
veut à son tourment, ç’aurait
été qu’il écrive un
poème, qu’il dise avec des mots les plus simples
possible non pas l’infinie richesse inépuisable du
spectacle qu’il a sous les yeux, mais la nudité du
regard qu’il pose sur lui, l’émotion qui
le lie à cette vue. C’est le pas qu’il
ne franchit pas, et qui eût été
accepter aussi que ce paysage lui soit intérieur, et que
plus rien par conséquent ne puisse l’en priver. Si
l’on quitte la poésie pour passer au
récit, comme j’essayais alors de le faire, il ne
faut pas que ce soit une fuite loin de cette tâche, de cet
usage essentiel du langage qui en accepte et en accentue même
le poids de mortalité. Cette nouvelle est pour moi une sorte
de mise en garde.
Vous avez évoqué
un fragment des Pensées de Pascal, qui vous a
peut-être inspiré « Une
description », bien que de façon non
consciente. Comment vos lectures irriguent-elles votre
écriture ? Mais vous qui êtes aussi traducteur,
vous arrive-t-il, comme au personnage de « Un
retour »,
d’être amené à
écrire par le travail de la traduction, qui est une forme de
lecture créative ?
Dans « Un retour »,
j’ai exorcisé un fantasme ; la traduction est une
activité dangereuse quand on y met une part de
soi-même, puisqu’elle conduit à se
chercher dans les mots d’un autre. C’est une
activité qui a occupé une grande partie de ma vie
et qui aujourd’hui est passée au second plan :
aujourd’hui c’est l’écriture
qui m’occupe sur le plan personnel, et pour
l’université la traductologie plus que la pratique
de la traduction. Quand j’ai commencé à
traduire beaucoup, mon amie Sarah Kofman m’a mis en garde en
me rappelant que c’était en traduisant Sophocle
que Hölderlin avait perdu la raison. La nouvelle en question
donne une bonne idée de la logique du traducteur et du
piège dans lequel il est pris : il veut s’effacer
mais il ne peut pas s’empêcher
d’être lui tout de même.
Pour éviter ce genre de dérive, j’ai
toujours essayé de séparer assez nettement la
traduction et l’écriture ; en
général, dans les périodes
où j’écris, je ne traduis pas, et dans
celles où je traduis, je ne peux pas écrire. Cela
n’empêche pas les deux activités de se
nourrir mutuellement. Mais je ne suis pas au clair avec cette
interaction : je ne la maîtrise pas. Une fois, j’ai
écrit un poème parce que je portais le deuil
d’une traduction manquée : je voulais traduire un
très célèbre poème de
Richard Beer-Hofmann, la berceuse qu’il a écrite
à la naissance de sa fille ; je ne suis arrivé
à rien (je n’ai pas tout à fait
renoncé et je pense que je finirai quand même par
arriver à une traduction acceptable) : alors, j’ai
écrit un poème, une berceuse qui reprend le
mouvement du poème autrichien mais qui n’en est en
aucun cas une traduction ni même une imitation.
C’est le cas le plus flagrant d’interaction entre
écriture et traduction qu’on puisse trouver chez
moi pour l’instant. Dans quelques poèmes, il
m’est arrivé aussi, comme le faisaient couramment
les poètes du seizième siècle, de
glisser une quasi traduction d’un texte que
j’aimais : cela n’a jamais
été la traduction d’un poème
entier comme on en trouve de Du Bellay à Pierre Jean Jouve,
mais quelques vers cités en hommage secret à un
auteur, et parfaitement fondus dans mon propre poème. Disons
que cela relève d’une pratique de la citation
cachée, plus que de la traduction : mais j’ai
toujours pris garde que le
« larcin » ne soit pas gratuit,
et un jour je signalerai ces emprunts, ils sont d’ailleurs
faits pour qu’on les remarque, j’espère
qu’il se trouve déjà quelques lecteurs
pour les avoir remarqués.
Mais les autres interactions sont plus secrètes : je ne peux
pas oublier qu’il y a eu un moment dans ma vie, vers
l’âge de vingt-cinq ans, après une
première période d’écriture
très intense, où j’ai
entièrement cessé d’écrire,
où je suis tombé dans l’aphasie : et
c’est la traduction qui m’a rendu la
possibilité d’écrire. Comme si
j’avais réappris à marcher en mettant
mes pas dans les pas d’un autre : ce
n’était pas du tout un projet professionnel, mais
le désir de réapprendre à parler,
à écrire. J’avais la tête
pleine de fausses questions, mes études m’avaient
empoisonné l’esprit, aujourd’hui je ne
crains pas de le dire ; en quittant la problématique
théorique française, en allant voir du
côté de l’hermétisme italien,
du lyrisme irlandais, en remontant jusqu’à
Pétrarque, à Dante, à Virgile (bien
que je n’aie jamais publié de traductions de
Virgile), en me nourrissant aussi de Cernuda, d’Aleixandre,
de Lorca (la poésie espagnole a beaucoup compté
pour moi bien que je ne traduise pas l’espagnol et que je le
lise seulement pour mon propre compte), en refaisant pas à
pas le bref chemin de poésie de Hofmannsthal, en traduisant
Rilke ou George ou Luzi, j’ai trouvé la
possibilité de recommencer à écrire
loin des impasses où je m’étais
engagé, ou qui me paralysaient. Je dois donc
énormément à la traduction, surtout en
poésie. Mais tout pour moi commence et finit par la
poésie. Néanmoins, je pense que ce
n’est pas un hasard si mon premier roman se passait hors de
France, en Grèce, et s’il y a toujours une
dimension étrangère dans ce que
j’écris. Je suis né sur une
frontière, comme le héros d’une de mes
nouvelles, et rétrospectivement je vois bien que cela a eu
une importance capitale pour moi. Je n’y ai pas
pensé du tout quand j’ai fait mes
premières traductions, mais ensuite c’est devenu
évident pour moi.
Disant tout cela, je ne réponds pas encore tout à
fait à votre question qui est double, puisque vous demandez
aussi ce que représente pour moi la lecture. Il est certain
que la traduction est ce point où lire et écrire
coïncident presque parfaitement : un petit essai que
j’essaie de terminer sur la traduction prend cette
idée pour point de départ. Mais plus largement il
y a de la lecture dans l’écriture, on est
d’abord un lecteur, c’est parce qu’on est
un lecteur qu’on devient un écrivain. Et ce
n’est pas non plus nécessaire : il y a
probablement moins de très bons lecteurs que de bons
écrivains. Une œuvre nouvelle redonne à
lire des œuvres anciennes dont elle est
l’écho, elle est portée par ce qui la
précède : les esthétiques de la
rupture me sont profondément
étrangères, elles sont devenues selon moi la
forme moderne du pompiérisme, un discours vide de sens qui
table sur une rupture qui n’est plus qu’un mot
creux.
Lire est donc pour moi une activité essentielle, mais je ne
serais pas honnête si je n’ajoutais pas
qu’il y a deux sortes de lecture, et que je suis
divisé entre les deux de par mon métier : je suis
obligé de lire beaucoup pour me servir de ce que je lis dans
la perspective de l’enseignement ; or les œuvres
dont je me nourris vraiment ne font pas l’objet
d’une lecture du même ordre de ma part : je lis
pour me nourrir, précisément, pour regarder dans
un livre ce qui peut m’être utile, ce qui va
alimenter ma propre écriture, ce qui me concerne. Je cherche
au fond ce que j’aurais pu écrire (et
c’est ce qui déclenche sans doute
l’envie de traduire, s’il s’agit
d’un texte étranger), ou la phrase qui va me
donner envie de répondre au texte lu, fût-ce pour
dire le contraire, pour opposer une autre image à
l’image qui m’a frappé. Les deux
lectures ne coïncident guère, elles ne sont pas
exclusives l’une de l’autre, mais de la seconde mes
étudiants n’auraient pas grand-chose à
faire (et je n’aurais pas non plus envie d’en faire
état devant eux, ce serait comme parler de
moi-même). Il y a donc une certaine schizophrénie
entre l’enseignement et l’écriture, qui
n’existait pas au même degré entre la
traduction et l’écriture dans ma vie
précédente : même si je suis
incapable de faire un cours intéressant sur un texte que je
n’aime pas, et même si, d’un autre
côté, il m’est
arrivé de traduire pour gagner ma vie des choses qui
m’étaient profondément
indifférentes ou qui même
m’agaçaient un peu. Je vous dis tout cela, mais je
vis avec ces contradictions, je ne veux rien cacher : je n’ai
jamais pris de pseudonyme, j’enseigne,
j’écris, je traduis sous le même nom.
|