Entretien avec Philippe Vilain

Philippe Vilain est un écrivain français né en 1969. Il est l’auteur de plusieurs romans : L’Etreinte (Gallimard, 1997), La dernière année (Gallimard, 1999), Le renoncement (Gallimard, 2001), L’été à Dresde (Gallimard, 2003), et Paris l’après-midi (Grasset, 2006). Philippe Vilain a également publié un essai, Défense de Narcisse (Grasset, 2005), qui est un plaidoyer pour l’autofiction.


Philippe Vilain s'est entretenu avec Hubert Heckmann en septembre 2007.


Dans Défense de Narcisse, vous dites avoir fait de la littérature votre “projet de vie” depuis l’adolescence. Pourriez-vous nous décrire comment est née votre vocation d’écrivain ? Cette aspiration à faire de la littérature était-elle dès l’origine liée à l’exploration du moi ?


Il est difficile de définir une vocation, qui est le plus souvent la conjonction de plusieurs facteurs (familiaux, sociaux, individuels) dont l’écrivain n’a lui-même pas toujours conscience. Les explications que nous fournissons a posteriori obéissent, de fait, partiellement à la vérité, quand le souci d’un écrivain est aussi d’édifier sa propre légende. Je pourrais vous répondre que ce projet s’est formé assez vite, entre seize et dix-huit ans, mais ce projet demeurait abstrait. Je voulais devenir écrivain, sans être un grand lecteur, et sans bien savoir en quoi un tel statut consistait, sans doute aussi parce que mon père, au même âge, écrivait. J’avais sous les yeux son cahier dans lequel il avait commencé d’écrire un roman, je crois. Rien de plus banal au fond : mon père me servait de modèle, je souhaitais faire comme lui, peut-être achever ce roman qu’il n’avait pas pu ou su achevé. Une manière de prolongement très ordinaire, caractéristique de toute filiation. Je n’ignore pas non plus la part de provocation, de distinction peut-être, de ce grand adolescent dont le milieu social ne s’intéressait pas à la littérature.


Après avoir commis plusieurs tentatives, dont je me souviens vaguement (un recueil de poésie, un roman trop ambitieux pour cet âge…), j’ai écrit un roman vers dix-huit ans, qui s’intitulait Les murs sans fenêtre. Je conserve pour ce texte aujourd’hui une tendresse infinie, non pour ses qualités littéraires évidemment, assez moyennes, maladroites, mais parce que ce texte, dont le style possédait déjà cette musique désenchantée qui sera la mienne, préfigurait mes romans - L’Etreinte, La dernière année, Le Renoncement, L’Eté à Dresde et Paris l’après-midi - en décrivant l’histoire d’une rupture amoureuse. Cette idée de reproduire la même histoire depuis près de vingt ans, de creuser sans bien m’en rendre compte une obsession, que l’écriture demeure chez moi la variation du même thème, a quelque chose de fascinant. Mon second texte, Les Fleurs de mai, écrit vers vingt ans, était une pièce de théâtre. Il mettait en scène les retrouvailles d’un homme et d’une femme, séparés après la perte d’un enfant. Il va sans dire que l’écriture de ces premiers textes était déjà liée à l’exploration du moi, même si la seconde histoire je n’avais fait que la fantasmer, nos fantasmes étant constitutifs de notre personnalité.



Votre premier roman, L’Etreinte, a été écrit comme “un livre sur un autre livre”, en réponse à Annie Ernaux. Vous semblez concevoir l’écriture comme un dialogue avec d’autres oeuvres, avec des auteurs qui ont marqué votre parcours d’écrivain. N’est-ce pas un beau démenti à l’accusation de solipsisme qui pèse sur l’autofiction ?


L’intertextualité est, en effet, le principe de L’Etreinte, qui prolonge Passion simple d’Annie Ernaux, et dont le narrateur, pour le dire rapidement, jalouse un certain A, personnage principal de Passion simple. Le dialogue avec un autre texte se poursuit par de nombreuses références à La Prisonnière de Proust qui mettent en perspective la propre situation du narrateur de L’Etreinte, le sentiment de jalousie qui l’aliène à cette femme. Par ailleurs, dans Le Renoncement, c’est Le Métier de vivre de Pavese qui sera à l’origine de la décision de Catherine de quitter le narrateur. On ne se refait pas. Dans l’écrivain que je suis devenu, il reste de l’étudiant en lettres modernes que j’étais, soucieux de proposer une réflexion sur la littérature, d’analyser, de comparer et de mettre en abîme les textes. Je me demande si le véritable sujet de tous mes livres, plus que ou autant que la relation amoureuse, n’est pas la littérature.


Ceci dit, je n’ai pas du tout intellectualisé mon rapport à l’écriture pour échapper au soupçon de solipsisme qui pèse sur l’autofiction, car je ne distingue pas le fait d’écrire une autofiction d’un roman, d’ailleurs toute autofiction s’appelle d’autorité roman. On le sait, le solipsisme (tant fustigé par Todorov dans son dernier essai La littérature en péril, qui feint de croire pour servir sa démonstration, très intéressante au demeurant, que le solipsisme n’a jamais existé dans la littérature et est une valeur essentiellement contemporaine) n’est pas un critère esthétique, déterminant pour évaluer la littérarité d’un texte.



On devine que vous êtes un grand lecteur. Quels rapports entretenez-vous avec la tradition littéraire ? Certains artistes pensent que l’on ne peut trouver sa voix propre que par une transgression des codes. N’y a-t-il donc pas quelque chose de paradoxal dans votre œuvre, où le classicisme du style est au service de l’expression du moi ?


Tous mes textes s’inscrivent peu ou prou dans la tradition littéraire du roman d’analyse psychologique dont les illustres représentants seraient pour moi, entre autres, Les égarements du cœur et de l’esprit, Adolphe, A la recherche du temps perdu de Proust, Le diable au corps, et, plus récemment, Une curieuse solitude de Philippe Sollers. Cela m’est important de revendiquer cette filiation, cette hérédité littéraire, pour me situer sans doute, me positionner dans le paysage littéraire, pour savoir ce que j’écris et comment je l’écris. Mais on n’écrit jamais sans modèles, fussent-ils ou non avoués. Comme je l’ai montré dans Défense de Narcisse, mes textes participent de ce que j’appelle une littérature épigonale, à savoir une littérature qui perpétuerait à travers les siècles un genre. Perpétuer ne signifie pas reproduire, mais s’inspirer d’une forme qui embrasserait les codes de l’époque dans laquelle elle s’inscrit, dont elle est de toutes les façons dépendante, à laquelle il serait naïf de croire qu’elle puisse se soustraire totalement. Le paradoxe dont se nourrit mon écriture, et qui fait je crois son identité, c’est justement que cette écriture néoclassique actualise, et, sinon ne les transgresse, renouvelle à sa manière (par l’économie d’écriture fondée sur l’ellipse, la distanciation pour explorer le moi et procéder à des analyses psychologiques, la transpersonnalisation du je en nous, la réintroduction de formules aphoristiques…) les codes d’une écriture classique.



Comment avez-vous trouvé votre voix ? Vous confiez dans Défense de Narcisse que vous vous êtes essayé à écrire des romans non autobiographiques, mais que vous avez abandonné parce que “ça sonnait faux”. Qu’est-ce que c’est “sonner faux” pour un texte qu’on est en train d’écrire ? Est-ce que ça sonne faux à votre propre oreille, à celle des premiers lecteurs à qui vous soumettez vos textes ?


Pour trouver sa voix, si celle-ci se trouve, il n’y a de recette que le travail (pratique assidue de l’écriture et lecture), la persévérance, l’expérimentation de différentes formes d’écriture peut-être. Pour ma part, j’ai essayé d’écrire un roman à la troisième personne. Techniquement, je pouvais le faire. Il n’y avait pas de problème, mais cela me paraissait complètement artificiel. L’emploi de la troisième personne m’enlevait mes tics de langage. Je ne me reconnaissais plus dans ce que j’écrivais ; surtout, je ne retrouvais ma petite musique. Pour me prouver sans doute que je pouvais écrire différemment, en réalité, je ne faisais qu’écrire contre moi. Ma voix, il me semble l’avoir trouvée avec Le Renoncement, mon troisième roman. Pas avant. Les deux premiers textes, L’Etreinte et La dernière année, cherchent, tâtonnent, ne font que l’annoncer par séquences, la faire entendre par intermittences. Cette voix, je me souviens l’avoir sentie monter en moi dès les premiers mots du Renoncement.



Avez-vous une “méthode de travail” particulière pour rédiger vos oeuvres ? Quelles sont les étapes de création d’une autofiction ?


Depuis mon premier roman à mon sixième, celui sur lequel je travaille actuellement, cette méthode obéit à un rituel à peu près invariable qui se décompose en cinq étapes, après l’émergence d’un sujet :


1. Accumulation de notes (cela peu aller de quelques mots à plusieurs pages) qui me fournissent une matière de travail.


2. Elaboration manuscrite de deux ou trois trames narratives, presque toujours divisées en cinq parties, comme dans la tragédie classique ; ces parties seront par la suite elles-mêmes divisées.


3. Entre trois et six mois, une structure s’est maintenant dégagée. Je transcris sur ordinateur cette structure déjà très travaillée, en incluant les notes (une partie) que j’ai prises, et au format d’un texte publié pour m’aider à visualiser le texte. Plusieurs passages sont développés. Le texte atteint rapidement entre trois cents et cinq cents pages.


4. Suppression de nombreuses séquences, non essentielles à la trame narrative, et déplacement de certaines séquences. Reformatage. Ecrire, c’est aussi, surtout j’allais dire, avoir l’intuition de ce qu’on doit supprimer, censure.


5. Je réécris le texte au moins trois fois pour préciser les liens entre les différentes parties, souder les paragraphes et unifier le style du roman.



Sentez-vous des affinités entre votre démarche d’écriture et d’autres formes artistiques, en particulier dans les arts plastiques et le cinéma ?


Je me sens incontestablement des affinités avec un certain cinéma (La femme défendue de Philippe Harel, Le genou de Claire et Ma nuit chez Maud d’Eric Rohmer, La maman et la putain d’Eustache, La Notte d’Antonioni, Nous nous sommes tant aimés de Scola…), avec les sculptures de Giaccometti, avec la peinture figurative ou abstraite (L’Etreinte met en abyme et reprend le titre de la toile éponyme de Picasso ; la Maja nue de Goya, qui apparaît dans La dernière année fait son retour dans le roman que je suis en train d’écrire ; les tons des Modigliani me paraissent être ceux qui colorent mon écriture, la grâce des femmes de Botticelli me fascine, de même que certains Nicolas de Staël). J’ignore dans quelles mesures toutes ces oeuvres m’influencent, car cette influence n’est pas toujours palpable, matérialisée, mais je sais que mon écriture s’en nourrit.



Y a-t-il une question à laquelle vous aimeriez répondre mais qu’on ne vous pose jamais ?


L’écriture vous a-t-elle rendu heureux ?

 
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